L'agir en pensant
Une boîte

Programme I – Repenser les concepts, discuter le réel

Think outside the box. Il est de bonne mesure aujourd’hui, du moins dans les rares domaines où la créativité a encore ses lettres de créance, de répéter à l’envi cet adage anglo-saxon. Du marketing ou des arts, de l’entreprenariat aux sciences … et que je vous en tartine, toute rancœur consommée, de phrases prêt-à-porter prêt-à-briller.

En vérité, cette injonction, si elle invite à la transcendance, semble surtout décourager à tout prix son infâme contraire : la triste conformité de celles-ceux qui penseraient et se projetteraient uniquement dans les limites des cadres établis. « Try to think outside the box, » dirait-on, « but above all, don’t think inside of it. » Propre. En ordre. Raisonnable. N’est-ce pas là un intelligent appel au surpassement de soi ?

Rares pourtant sont celles-ceux qui, jusqu’ici, se sont interrogés de quelle boîte on pouvait là bien parler. Comme si, par la magie d’une rationalité partagée de tous, la définition et la réalité de l’objet s’imposaient sans conteste à nos diverses subjectivités.

La supercherie de cet adage, c’est de faire croire qu’il y a un intérieur et un extérieur clairement délimités. C’est de sous-entendre, et par là de renouveler, une certaine compréhension du champ des idées comme un espace dichotomique. Il y aurait d’une part l’univers connu et douillet des certitudes acquises, au risque d’être un peu croupies ; de l’autre, l’univers mouvant et insaisissable du penser-autrement, du faire-autrement, celui-là circulant à la marge des consciences, n’étant accessible qu’aux esprits géniaux, capables de transcender les limites établies – et d’en revenir avec un rapport réinventé au monde.

Cette dichotomisation est trompeuse. Ce constat est d’abord évident à l’échelle collective. Il n’existe rien de tel qu’un champ d’idées unifié sur lequel se développerait une société donnée, tout comme il n’existe pas, pour ainsi dire, de translation directe d’un inconnu outre-boîte vers un acquis intra-boîte. Il y a des idées parfaitement acceptées par certains mais inconnues des autres ; il y a des idées largement diffusées, mais qui sont combattues ; d’autres qui pourraient connaître une propagation formidable, mais qui manquent de moyens ou de points d’ancrage clés dans l’espace social. Certaines enfin, par la résultante de trajectoires historiques données, peuvent à peine être articulées. D’autres au contraire, si répandues et si invasives, ont été assimilées à un tel degré qu’elles semblent relever de la vérité la plus inattaquable.

En lieu et place du champ d’idées, ensemencé et cultivé par un humain libéré de tout carcan, il faudrait plutôt voir ici la chambre magmatique d’un volcan où règnent allègrement chaos et confusion ; où diverses forces physiques s’exercent, déterminent les conditions écologiques comme les mouvements à venir. Ainsi le flot des laves, les lignes de la boîte s’estompent, se renforcent, se fragmentent, se reconfigurent, s’étendent, se contractent, se déplacent. Avant d’être appréhendables à l’échelle collective, ces glissements se jouent au sein de, et à travers, chaque membre du corps social. Think outside the box n’aurait d’abord de sens qu’à travers le prisme individuel : think outside your box.

Il n’est pas suffisant de ramener cette notion de boîte à l’échelle de la conscience individuelle, même si cela constitue un impératif préalable. Il faut plutôt songer à ce qui, dans nos trajectoires de vie propres, nous fait tracer et effacer les lignes du concevable et de l’inconcevable. Peut-être ne donne-t-on pas naissance à une idée en allant la cueillir à l’extérieur pour la ramener comme une fleur vers l’intérieur (l’implicite du think outside) ; peut-être bien la fait-on naître en déplaçant les limites.

C’est pourquoi la question de la limite, autrement dit ce qui distingue l’intérieur de l’extérieur, est essentielle. Réfléchir à la question de la limite, c’est réfléchir aux forces sociales qui modèlent et structurent notre regard sur les êtres et les choses ; c’est réinterroger notre propre participation à la formation continue de l’imaginable et de l’inimaginable ; c’est réaliser les ouvertures et fermetures qui, respectivement, émancipent et entravent nos trajectoires individuelles et collectives. La limite est essentielle. Elle inclut. Elle exclut. Elle saisit. Elle dessaisit. En cela, elle est véritable souveraine.

En lieu et place du think outside my box, c’est think about my box qui doit prévaloir ; pourquoi elle est constituée ainsi, et si la remodeler est envisageable. En comparaison, la formulation initiale semble réduire les limites à de simples frontières techniques dont le franchissement est l’apanage des génies et innovateurs.

Soyons franco : ce pauvre adage anglophone, au demeurant fort bienveillant1 , ici déglingué sans pitié, n’est bien sûr qu’un raccourci à – et une illustration de – un plus large propos. Trop souvent, les débats sociétaux et politiques se bornent aujourd’hui à opposer différentes visions du monde fondées sur différents concepts ; celui-ci parle de solidarité, cet autre de responsabilité. On légitime notre système politique en ce qu’il est démocratique. On contraste le national à l’international. On se questionne sur le progrès. Autant de boîtes qu’on manie et combine ad nauseam sans s’arrêter sur leur contenu. Au contraire, il est rare que le débat prenne pour objet la manière dont ces boîtes sont formées, et l’incidence de leurs contours sur les grands débats contemporains.

C’est sur ce constat que se fonde L’agir en pensant. Aux côtés d’articles plus superficiels ou de quelques arrêts sur l’actualité, ce blog lancé en 2018 aspire surtout à créer un espace d’interrogation sur les limites et catégories constitutives de notre vie sociale. En lieu et place du think outside the box, l’impératif devient think about the box. Quelles en sont les limites ? Que signifient ces notions d’intérieur et d’extérieur ?  Quelles sont les lignes de force ? –Surtout, quelles sont ces boîtes auxquelles on se réfère avec tant de certitude ?

 

Source de l’image – Gavin Turk
[1] L’origine du terme est incertaine, mais semble associée selon plusieurs commentaires au problème des 9 points (ici, un commentaire en anglais sur le problème et le think outside the box).

Darius Farman

À suivre