L'agir en pensant

Ne sauvons pas les caisses, mais plutôt les caissiers

Disons-le tout de go : l’annonce catastrophiste de la disparation du Caissier, avec son long cortège de lamentations, idéalise un métier difficile et ingrat, n’offrant que peu de liberté pour la réalisation de soi. Réjouissons-nous plutôt de la disparition d’un métier peu valorisant et préoccupons-nous surtout d’investir sérieusement dans la formation de base et continue.

Brossons un paysage, et peuplons-le de caisses de supermarché automatiques. Le concept est simple : scanner et payer ses achats sans recourir aux services d’un caissier. Ces dernières années, leur présence dans nos commerces s’est accrue de manière spectaculaire. Leur usage, probablement, est appelé à se généraliser. Avec les défis que pose l’automatisation à nos marchés du travail comme toile d’arrière-fond, il n’est guère surprenant que ce changement suscite inquiétudes, réactions, problématisations.

Des regrets hypocrites ?

Néanmoins, je m’étonne quelque peu des débats véhéments, quand ce n’est pas des hargnes féroces, qu’a pu inspirer la généralisation des caisses automatiques. On évoque la disparition de postes de travail, la servitude rampante d’un consommateur devenu son propre serveur, ou encore l’affaiblissement du lien social. Le tableau ainsi esquissé, il y aurait beaucoup à dire. Ce qui me motive ici, néanmoins, c’est avant tout la question du métier de caissier1.

En regardant de plus près les discours sur l’avènement des caisses automatiques, il me semble redécouvrir avec surprise le métier du caissier ; ou plus exactement, observer comment un métier jusque-là peu valorisé symboliquement se voit brusquement idéalisé. Que n’a-t-on pas encore lu ! Voilà le caissier devenu rien de moins que le chevaleresque garant du lien social, une source de convivialité chaleureuse dans des journées autrement froides et mornes.

Malgré tout, je ne peux m’empêcher de penser qu’aucun de ces contempteurs n’accepterait d’échanger son poste contre celui, tant loué, de caissier de supermarché. Je regrette ainsi la disparition de cet Autre que je ne voudrais pas être ; disons-le, ces regrets ne seraient-ils pas quelque peu teintés d’hypocrisie ?

Combien de reconnaissance, combien d’éloges ont-ils été accordés au Caissier avant l’avènement des caisses automatiques ? Certainement trop peu pour ce métier difficile et ingrat, dont la fonction a été essentielle dans nos sociétés. L’évolution technologique offre aujourd’hui la possibilité de se passer d’un métier qu’une écrasante majorité n’a certainement jamais voulu exercer, mais a exercé par nécessité. Surtout, elle dispense à des membres de nos sociétés de devoir accomplir des tâches indignes de notre idéal et condition d’hemme2. N’aspirons-nous pas à du sens ? N’aspirons-nous pas, chacun à notre manière, à contribuer à l’épanouissement de nos sociétés humaines, de son génie, de ses croyances et de ses sciences ? Ne sommes-nous pas tous des créateurs, en acte ou en puissance ?

Regretter la disparition du métier de caissier, c’est implicitement regretter la disparition d’individus consacrant une majeure partie de leur vie active à scanner, l’un après l’autre, nos articles de consommation derrière un tapis roulant.

Encore et toujours, la formation comme priorité

Voilà que, défendant le long terme, je n’ai pas assez parlé du présent. Car si l’on peut se dispenser du Caissier, les caissiers actuels ne peuvent eux se dispenser d’un travail rémunéré. Il s’agit de prendre en compte cet état de fait et d’agir en faveur d’une transition aussi douce que possible.

La campagne présidentielle française de 2017 a accouché, au milieu des immondices propres au déploiement de tels exercices, d’un slogan frappant de concision : « Ne sauvons pas les emplois, mais sauvons les employés ». Ce n’est donc pas le métier de caissier qu’il faudrait tenter de sauver contre les vents et les marées de l’évolution technologique en marche, mais bien les caissiers qui en sont victimes. La réponse, comme toujours, réside dans davantage de formation, afin que toutes et tous aient le niveau de qualification requis pour s’insérer sur les futurs marchés du travail. Au-delà du simple aspect utilitaire, n’est-ce-pas encore la formation qui, par son rôle de détonateur intellectuel et social, entraîne l’émancipation, favorise la créativité, du moins offre les armes pour faire sens du monde et de soi ?

Des investissements massifs dans la formation sont aussi cruciaux si l’on veut enrayer les dynamiques destructrices de la dualisation du marché du travail, qui isole et perpétue la ghettoïsation d’emplois peu qualifiés et précaires, de plus en plus menacés par l’automatisation. Si on veut sauver les caissiers, à quoi bon les réattribuer à un autre métier voué à disparaître ? Plus que jamais, il faut bannir la représentation obsolète d’une séquence formation travail, au profit d’un modèle où travail et formation se nourrissent et se complètent tout au long de la vie active.

Bien sûr, cette transition est délicate et nécessitera un vaste débat public sur ses modalités. Mais pour cela, il s’agit d’en finir avec les vœux pieux, les discours creux, les hypocrisies temporisantes du « oui, il faudra, il faudra… ». – Car il faut maintenant ; ce d’autant plus que les processus contemporains d’automatisation et de robotisation se poursuivent et exigent de nous de repenser la manière dont nos marchés du travail fonctionnent et évoluent.

Il restera certes des métiers davantage ingrats, des tâches répétitives et décérébrantes ; ceux qui vendent à la sauvette les utopies du progrès technique sans limite décevront immanquablement. Le propos s’arrête ici à la disparition du Caissier et au sauvetage des caissiers. Le débat de fond sur l’avenir du Travail, lui, n’a jamais été aussi passionnant.

 

Source de l’image – Caisses automatiques type « self-checkout » de Migros Suisse. Handelszeitung.
[1] Je n’aborde donc pas ici les enjeux en lien avec la responsabilité sociale des entreprises, le lien social, ainsi que le travail gratuit des consommateurs, d’autres thématiques qui mériteraient d’être examinées de manière détaillée.
[2] Néologisme se prononçant « ame » et désignant de manière neutre l’être humain. Formé à partir des mots « femme », « homme » et « âme ».

Darius Farman

À suivre