L'agir en pensant
Valeurs

Les valeurs : jamais acquises, toujours poursuivies ?

Non, nous ne vivons pas en démocratie. Non, l’égalité homme-femme n’est pas atteinte. Par contre, nous vivons dans une société qui a fait de la démocratie ou de l’égalité homme-femme ses valeurs. Celles-ci ne sont pas des acquis, mais des lignes directrices. Et la direction qu’elles indiquent est celle d’idéaux inatteignables. Cette interprétation de nos valeurs n’est pas un plaidoyer pour la désespérance mais bien un appel à chaque génération de s’engager pour réinvestir ces valeurs et rapprocher notre société de celles-ci.

« Nous vivons aujourd’hui en démocratie. » « Dans notre société, nous respectons l’égalité homme-femme. » Ces phrases simples, déclamatoires (les mauvaises langues diront auto-congratulatoires), nous sommes probablement nombreux à les avoir entendues tandis que, jeunes mômes, nous nous frayions cahin-caha un chemin à travers la Scolarité. L’enseignant les prononce, les élèves l’entendent ; ainsi se reproduit un rituel magnifique, celui de la transmission des valeurs d’une génération à l’autre. Mais pas seulement. Concomitamment, n’est-ce pas tout un pouvoir de neutralisation qui se déploie ? Aussi bénignes puissent-elles paraître, je ne peux m’empêcher de penser que ces petites déclarations ont des conséquences dévastatrices, en cela qu’elles mutilent le regard que les enfants, devenus citoyens, porteront plus tard sur leur société.

Car ces affirmations, si elles peuvent de prime abord paraître raisonnables, sont problématiques du point de vue de la physique mécanique. D’abord, elles sous-entendent un état statique (ou inerte) de notre rapport à une valeur. Ainsi, on entend que « nous sommes en démocratie. » Ensuite, elles suggèrent souvent l’existence d’une finalité (ou point B) à laquelle nous aurions abouti après une lutte historique spécifique. Trop souvent, on donne l’impression que notre société démocratique serait l’aboutissement définitif d’un conflit millénaire qui aurait vu la lente et magistrale émergence du pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple contre toutes les forces de la tyrannie. Dans un cas comme dans l’autre, on ne saurait minimiser les implications de ce double déni, à la fois cinématique et dynamique ; cinématique, car on nie le mouvement inhérent à l’expression de nos valeurs, et dynamique, car on nie l’existence de forces qui s’exerce constamment sur, dans, à travers nos valeurs.

L’exemple de la démocratie

L’affirmation démocratique est un excellent exemple dans le contexte suisse, pays qui peut en effet se targuer d’instruments démocratiques extrêmement élaborés. Si tout, autour de nous, répète à l’envi que la démocratie est parachevée, il s’ensuit que toute action, c’est-à-dire tout mouvement, est superflue. En poursuivant le raisonnement jusqu’à sa conclusion logique, on constate à tel point une phrase telle que « nous sommes en démocratie » possède une sémantique neutralisante ; vos aïeuls se sont battus et vous ont dégoté la démocratie, splendide, passez votre chemin, il n’y a rien à voir. Or, sans renier les succès et la force de la démocratie helvétique, même un pays comme la Suisse ne peut se reposer sur ses lauriers et doit sans cesse réadapter la démocratie à de nouvelles donnes sociétales, politiques et démographiques. « Nous prônons la démocratie et voulons aller vers plus de démocratie », voilà un enseignement qui préserve déjà davantage la responsabilité et le pouvoir de chaque génération de définir et redéfinir, s’engager et lutter pour, incarner à son tour des valeurs démocratiques. Plutôt que d’interpréter la démocratie comme un point d’arrivée de notre société, ne faudrait-il pas la voir comme la limite vers laquelle celle-ci tend dans un continuel effort de dépassement de soi ? N’avons-nous pas fait des citoyens des héritiers passifs au lieu de les considérer comme les dépositaires d’une mission quasi sacrée, celle de recréer en permanence la démocratie ?

Implications politiques

Traduite de la mécanique vers le politique, la proposition défendue ici est de remplacer une représentation de nos valeurs comme des acquis par une représentation de nos valeurs comme des idéaux. Il ne faut pas sous-estimer les implications que peut avoir un tel glissement. Premièrement, comme mentionné précédemment, il responsabilise et empouvoire les citoyens. Deuxièmement, il évite que des enfants à qui on a promis l’état démocratique soient déçus, l’âge adulte arrivé, de constater les immanquables limites et la faillibilité du pouvoir démocratique et perdent par conséquent confiance dans les institutions dans le cadre desquelles il s’exerce (une réaction que j’aime appeler le syndrome Walt Disney, j’y reviendrai). Si on présente la démocratie comme un idéal vers lequel il faut sans cesse travailler, on admet humblement la faillibilité de nos institutions tout en offrant des possibilités d’action pour y remédier, au lieu de les idéaliser, décevoir les attentes et provoquer une méfiance et un désintérêt généralisés envers la collectivité (ce que les philosophes politiques ont appelé le désenchantement démocratique[1]). Troisièmement, présenter la démocratie comme un acquis, c’est la cantonner dans un rôle de valeur à défendre, c’est-à-dire indirectement favoriser le conservatisme. Or, force est de constater que les institutions humaines, à l’instar de leurs créateurs, sont organiques, c’est-à-dire qu’elles ont une propension à la corruption, à la dégénérescence et à l’obsolescence. En remplaçant l’immobilisme de l’acquis par le dynamisme de l’idéal, on s’assure également de rénover à intervalles réguliers les piliers de nos régimes démocratiques. Quatrièmement, le passage de l’acquis à l’idéal nous débarrasse de l’idée déterministe d’une finalité historique, qui serait la démocratie dans ses modalités actuelles ; il souligne le caractère changeant de ce qui est considéré comme démocratique ou pas à un moment et à un endroit donnés. Le droit de vote des femmes a longtemps été impensable. Mais qui sait quel impensé d’aujourd’hui deviendra l’indispensable de demain ? L’existence d’élections législatives a souvent pu être comprise comme une condition suffisante de l’exercice démocratique ; l’émergence de démocraties dites illibérales en Europe nous interroge aujourd’hui sur cette affirmation. En fait, la démocratie comme idéal ne ressuscite pas seulement l’histoire, mais elle nous rappelle plus pragmatiquement l’exigence permanente de délibération collective sur la signification même de la Démocratie[2].

Au-delà

J’ai pris la démocratie comme exemple mais la même logique s’applique pour toutes les valeurs, qu’il s’agisse des droits de l’homme, de la tolérance ou encore la justice sociale. Le propos de ces quelques paragraphes ne cherche pas à formuler une critique substantielle de l’état de la démocratie en Suisse ou ailleurs (même s’il y a sans doute matière à critiquer !). A la place, partant de l’hypothèse que toute valeur ne pourra jamais être respectée par une société de manière pure ou parfaite[3], il propose d’adapter en conséquence la manière dont une société réfléchit, inculque et se représente ses valeurs. Ce faisant, il cherche à favoriser l’émancipation des membres de la société et enrayer l’inexorable progression du désenchantement et du cynisme parmi ses citoyens.

 

Source de l’image – « Feral78 ».
[1] Voir notamment les cours de Pierre Rosenvallon au Collège de France (ici, une conférence enregistrée par France Culture). L’idée de désenchantement remonte au concept de désenchantement du monde formulé en 1917 par le sociologue allemand Max Weber.
[2] En dénonçant la représentation de la démocratie comme point de destination plutôt qu’un continuum dont la démocratie comme idéal représenterait le maximum, on tombe encore dans une nouvelle simplification puisque le concept de démocratie est de nature complexe et ne se satisfait probablement guère d’une représentation axiale opposant « moins » et « plus » de démocratie. Un espace multidimensionnel serait probablement une meilleure représentation encore pour discuter de valeurs.
[3] Cela est d’autant plus vrai que de nombreuses valeurs peuvent entrer en conflit et exiger un arbitrage. Pour n’en citer qu’un, il suffit de penser au débat séculaire entre la liberté et l’égalité.

Darius Farman

À suivre